L'histoire racontée - Texte de michelle tourneur

Église de Saint-Romain des îles. Oeuvre de jeunesse.
Portrait de son grand-père,
marinier sur la Marne,
pendant la guerre 14-18.
Oeuvre de jeunesse.
Déjà peintre avant l'école des beaux-arts
Lyon, année 1945. L'Ecole des "Bozarts", voisine de l'École de tissage, se trouve sur la place de la Croix Rousse.Le jeune Maurice Bonnet, en première année à 17 ans, a la passion du dessin et de la peinture. Depuis toujours il désire être peintre, mais sa mère lui a affirme avec vigueur « qu'une vie de peintre est une vie de pauvre ». Il s'est inscrit d'emblée en classe d'Architecture Décoration d'intérieur.
Déjà, avant même de commencer les cours, il dessine et il peint, comme en témoigne les oeuvres de jeunesse ci-dessus et ci-contre. Sa vocation est née...

une aventure humaine
À l'École, l'ambiance est laborieuse, gaie, pimentée de facéties et d'extravagances, à l'occasion de monômes qui débordent bruyamment sur le centre ville - surtout lorsqu'il s'agit de promener des pancartes proclamant avec force: « Trouvez-nous des piaules ! »
En ces jours difficiles de l'après-guerre, les élèves dont les familles n'habitent pas sur place dorment dans une cabane en bois édifiée par l'Armée du Salut.
Quant à la cantine du père Laurent, elle ne parvient que maigrement à nourrir sa troupe : ni la ration quotidienne de pain à 250 grammes, ni les lentilles bourrées de cailloux ne peuvent rassasier les estomac affamés.
Maurice, dit Bobonne, se fait des amis, joue dans l'équipe de rugby, travaille ses cours avec ardeur au point qu'après la bosse, il récolte rapidement les mentions qui ouvrent sur la classe de modèle vivant. Et il observe, il écrit, aussi. Comme il le fera toute son existence, il note les faits, les figures, les événements. Il est le seul à tenir régulièrement son journal intime.
Pour tous, dénicher des petits travaux tels que chapeaux de lampes, affiches à peindre, vitrines, salles de restaurants à décorer est une aubaine.
Tout se fait la nuit, le jour les cours reprennent et le pécule finance les sorties attendues au cinéma et au théâtre.




Ces années de découvertes, de formation, d'amitié, ont passé vite, très vite. Maurice a devancé l'appel de l'Armée, il a de pressants projets d'avenir sentimentaux et professionnels, il voit le futur comme on le voit dans l'extrême jeunesse. Précis, orchestré, partagé. Pas un instant il ne peut alors présager de ce que lui réserveront les hasards de son accaparant métier d'architecte en décoration d'intérieur.
Car dans la profession, les chantiers décident de la vie de celui qui les conduit. Maurice a été remarqué par la direction des vêtements Bayard, fabricant de costumes pour hommes coupés à la main, qui ouvre des magasins dans toute la France. Il s'agit de concevoir sigle, plans, accessoires, autant que de diriger les travaux.

L'épisode dure un certains temps. Au fil des années, il ouvre sur d'autres aménagements de boutiques de mode de luxe et anime une équipe d'étalagistes qui interviennent pour les ouvertures de magasins, ainsi qu'un abonnement de décors de vitrines. A Cannes, à Megève, à New-York ou ailleurs, il exerce le savoir-faire qui a solidement établi sa réputation. Il crée des univers. Auprès de lui Christiane, sa femme, est devenue sa collaboratrice de tous les instants. De loin en loin, lorsque naît le besoin d'inconnu, ils partent avec deux ou trois amis à la découverte de civilisations lointaines. Voyages d'aventuriers sans confort et parfois dangereux au Yemen, en Afghanistan, au Mexique, au Pérou...
Comme au temps de ses études, Maurice sort alors ses carnets avec jubilation. Au bout d'étapes harassantes, il remplit des pages d'écriture, de dessins, d'esquisses où s'inscrit l'émotion de l'émerveillement et de la découverte.
Visages burinés, rudes, marqués par la dureté du climat et de l'existence, scènes saisies à l'arrêt du soir dans de minuscules villages où l'électricité n'arrive pas. Il est fasciné.




Il rapporte à foison ces trésors qui rejoignent les toiles peintes aux vacances sur la Côte d'Azur, en Grèce ou à la montagne.
Un jour, il décide de fermer l'Agence qui tourne à plein régime. De n'être plus que peintre, rien que peintre, ainsi qu'il le projetait dans ses rêves adolescent.
Changement de vie annoncé, abrupt. Comme toujours Christiane saisit, elle suit, elle devance même, elle met en branle le déménagement, elle propose ses services à la fameuse maison Allard de Megève. Maurice achève des chantiers dans le Midi. C'est à ce moment précis que - comme toujours sous la forme d'une rencontre - survient l'imprévisible.
L'homme est de passage à Megève. Il est cultivé, de commerce agréable, il appartient à l'une des plus grandes familles d'Arabie Saoudite. Il évoque son proche voyage en Amérique en vue de l'aménagement de plusieurs de ses propriétés, il est en quête de matériaux de grand luxe. « Vous ne trouverez pas ça là-bas », indique Christiane. « Pour la boutique de mode qu'il a créée à New-York, mon mari a du tout faire venir de France».
L'échange se prolonge. L'homme est intrigué, intéressé. Il exprime le souhait de rencontrer le mari de son interlocutrice. Au pied levé, Maurice fait un saut à Megève. Le tête-à-tête est inattendu, chaleureux. Le courant passe. L'homme ne va pas partir pour New-York, Maurice sera son architecte-décorateur.
Orner, faire rêver, enchanter les lieux de toutes les manières et à budget ouvert, c'est désormais sa tache, elle est considérable. Il peut donner libre cours à son imagination et convier de nombreux artistes à entrer dans le jeu. Pour la résidence de Megève, il dessine une somptueuse cheminée tournante en cuivre massif. À Jeddah, en Arabie, il fait venir de Lyon des corps de métier dont il connaît l'excellence.
Le travail est exaltant, mais l'éloignement et la chaleur implacable éprouvent les hommes.
Les travaux avancent avec régularité, pourtant. La gigantesque villa-cathédrale ne cesse de s'embellir et de se transformer au gré des demandes du propriétaire. Pour Mazen, rien n'est impossible, les désirs changent, s'il est satisfait de son architecte il l'appelle "Maurice" dans le cas contraire "Monsieur Bonnet"...
Inévitablement, lorsque celui-ci revient de France, des surprises l'accueillent à l'arrivée, tels ces perroquets multicolores perchés sur des piquets auprès de la vaste cage emplie de perruches jacassantes installés au milieu du salon ; et rien, absolument rien d'efficace, pour protéger l'épaisse moquette blanche tout récemment posée... Il est abasourdi mais son regard de peintre est saisi par le pittoresque du spectacle. "L'un des perroquets, note t'il, a des mouvements précieux lorsqu'il se déplace de côté... de temps en temps, il lève une patte et en équilibre sur l'autre, il paraît me dire "Regarde comme je suis beau".
Il ferme alors les yeux et ses paupières obliques le font ressembler à un mandarin chinois ".
À Santa Pola, près d'Alicante, la construction d'un mirifique bateau de 25 mètres destiné à longer les côtes dans une atmosphère de fêtes perpétuelles accapare une autre légion d'artisans. Devant la naissance du bâtiment, parmi le fracas et les étincelles d'étoiles qui jaillissent des soudures, un long poème épique vient à l'esprit de Maurice.
"Le grand bateau blanc
sous le ciel démesuré du hangar
n'a pas vu le firmament
car il n'a pas encore largué les amarres.
De ses entrailles béantes
surgissent des Pierrots lunaires à odeur de résine effluente,
saupoudrés de blanche et fine poussière.
Les hommes travaillent dans des trous noirs.
Aux bruits stridents des robots électriques
répond le tam-tam des marteaux et racloirs.
Pour eux, c'est la grande odyssée pharaonique.
De cette bête monstrueuse, on triture les côtes,
on coupe, on cloue, on rogne avant
de jeter l'ancre au long des côtes
d'Azur, de Vermeil, d'or ou d'Argent ..."
Jour après jour pendant vingt années, l'irréel et la réalité du labeur se sont ainsi mêlés dans cette gigantesque aventure.
Au milieu du faste des grands salons moquettés, parfois l'esprit de l'architecte décorateur rejoignait la cabane en bois de l'Armée du Salut et le dur réveil des jeunes gens dans le froid glaçant des petits matins d'hiver...
Ce sont ces contrastes enfouis dans la mémoire qui nourrissent l'imaginaire des artistes.
C'est ce qui les incite inlassablement à créer. Lorsqu'il pressentait l'irruption de ce besoin, Mazen comprenait, il éloignait avec autorité l'agitation et le tumulte environnants, il lançait : « Laissez-le peindre !».
Rien d'essentiel, depuis ce temps, ne s'est interrompu. À Venise, en Grèce, à Cannes, à la terme de Megève, Maurice retrouve cette sollicitation intime. Le silence qui l'enveloppe.
Les objets qui sollicitent son regard. Les éclairages changeants. La fleur qui observe son hésitation et se hausse entre les herbes. Tous sont des appels. Et les esquisses jaillissent, immédiates, chargées de la vibration de l'instant. Ensuite vient le long travail d'atelier.
La main transforme, reprend, se ravise. La matière picturale mêle craie, crayons et pastels plusieurs fois délavés, puis repris au chiffon ou au pinceau. Parfois il arrive que la toile change de tonalité et que le peintre lui-même en soit surpris, qu'il s'interroge, qu'il le dise ...
Mais l'émotion et la vibration, elles, sont toujours là.

